Il y a, dans le hall de tous les grands hôtels, un portrait accroché au-dessus du comptoir : la personne sans qui rien n'existerait. Cette maison n'échappe pas à la règle. Depuis 2017, Léna Mahfouf — Léna Situations, pour l'état civil d'internet — poste un vlog par jour chaque mois d'août, et 237 chambres de cet hôtel portent le nom de ses vidéos. La maison, elle, n'a qu'un seul employé : un lobby boy nommé Matt, qui rêvait de porter les valises à l'Hôtel Mahfouf — le vrai — et qui, faute d'avoir pu frapper à la porte, a construit celui-ci de ses mains : chaque pierre, chaque fiche, chaque couloir. Le portrait est donc celui de la directrice — mais c'est à son lobby boy qu'on a posé les questions. Dans son hall, forcément.
D'abord, les faits. Résumez-nous la carrière de la directrice.
Elle tient en une phrase, et c'est ce qui me fascine : une étudiante en stage dans la mode, 3 000 abonnés, monte un jour de 2017 à la tour Eiffel et annonce qu'elle postera une vidéo par jour pendant tout le mois d'août. Personne ne l'attend. Neuf ans plus tard : un livre best-seller, une marque construite en public, galères comprises, devenue boutique puis maison, l'Amérique traversée caméra au poing, trois millions d'abonnés annoncés depuis Monaco, les marches du Met Gala — que son propre générique rejoue, parce que même ça, c'est devenu un décor de son univers.
Et le détail qui me touche le plus : tout est documenté. Les réussites comme les ratés, par elle-même, en public, au jour le jour. Il n'y a pas beaucoup de carrières dont on peut visiter les archives.
Pourquoi elle ? Pourquoi vouloir travailler dans sa maison, au point d'en construire une copie ?
Parce que je ne connais pas de meilleur exemple de quelqu'un qui se débrouille — vraiment, à fond, sans plan B visible — pour faire exactement le métier qu'elle veut. Elle est engagée dans tout ce qu'elle entreprend. Elle persiste quand tout se complique : à trois jours d'ouvrir son premier pop-up, le chantier n'est pas fini — elle passe ses nuits à repeindre les murs avec sa bande, et le jour J, elle attendait 300 personnes, il en vient plus de mille. Puis elle intitule l'épisode qui raconte tout ça « c'était un flop » — l'autodérision de quelqu'un qui préfère montrer les coulisses pas glamour plutôt que de se faire mousser. Ce n'était pas parfait, c'était fait avec le cœur, et c'est exactement ce qu'elle en dit. Elle prend les bonnes décisions au bon moment, et on ne mesure pas à quel point c'est rare, de savoir dire non quand tout accélère.
Et puis il y a la créativité, et il y a le goût. Énormément des deux. Ce n'est pas moi qui suis qualifié pour juger une direction artistique — mais quand chaque générique, chaque pop-up, chaque objet sort avec cette cohérence-là, même un néophyte le voit.
Vous n'y connaissez rien à la mode, pourtant.
Rien, et je n'ai toujours pas d'avis sur un défilé. C'est justement ça, le cadeau : elle m'a donné un regard sur la mode que je n'aurais jamais eu autrement. Par elle, j'ai découvert un médium de créativité et d'art dont j'ignorais tout — pas les vêtements, mais ce qu'on raconte avec. C'est toujours appréciable, quelqu'un qui vous ouvre une porte que vous n'auriez même pas remarquée.
Qu'est-ce que vous placez au-dessus de tout ?
Son travail audiovisuel, sans hésiter. Ce que Casey Neistat a fait au vlog mondial, elle l'a fait en France : elle a ramené de l'authenticité dans un format qui n'en avait plus, et elle a prouvé qu'on pouvait raconter une vraie histoire en dix minutes — un début, une fin, de beaux plans, et il se passe quelque chose. Ce n'est pas de la vie filmée, c'est de la narration.
Et elle le fait tous les jours. Un mois entier, chaque été, pendant neuf ans. Cette persévérance, cette capacité à se renouveler sans se poser mille questions, à avancer, à livrer du travail de qualité chaque soir — c'est une leçon de travail avant d'être du divertissement. C'est une énorme source d'inspiration pour moi, tous métiers confondus.
Vous venez d'avoir une fille.
Oui, et ça a tout précipité. Je me suis rendu compte que je voulais pouvoir lui montrer des exemples comme celui-là : quelqu'un qui grandit, qui avance, qui part de rien et arrive aux marches du Met Gala. Lui montrer qu'on ne s'empêche pas de rêver, qu'on ne se laisse pas presser par le système — qu'il existe d'autres calendriers que celui qu'on vous impose.
C'est un exemple pour les nouvelles générations, et c'est un exemple pour les femmes. Ma fille est née dans un monde où cette trajectoire-là existe et se visite épisode par épisode. Je trouve ça précieux.
Un dernier mot pour la direction, si elle passe par ici ?
Merci. Merci pour ces neuf étés, pour les histoires du soir en plein mois d'août, pour la porte ouverte sur un monde qui n'était pas le mien. J'ai toujours eu envie de travailler avec elle ; à défaut, j'aitravaillé pour elle, sans qu'elle le sache : ce site est ma façon de dire merci. Et si un jour elle pousse la porte de son propre hôtel — le mur des souvenirs lui prouvera que je suis très loin d'être le seul.

